une vitrine exceptionnelle pour la littérature caribéenne
par montague kobbe
traduit & adapté de l'anglais par bamboozledcreole
L'establishment culturel caribéen connaît ces dernières années un brusque regain d'intérêt pour la littérature, qui se manifeste par l'organisation de salons littéraires, festivals et évènements similaires dans diverses îles de la région. La création littéraire semble ainsi regagner une partie du terrain qu'elle avait perdu au fil des ans au profit de formes d'expression plus stéréotypées telles les arts plastiques ou la musique. Cependant, et en dépit de cette résurgence bienvenue, le fait qu'il n'existe que de rares possibilités de promouvoir la création littéraire caribéenne et de diffuser les œuvres existantes, demeure une réalité troublante et déconcertante. Dans ce paysage quelque peu désolé, la revue The Caribbean Writer apparaît comme un exemple durable d'engagement et de soutien de la littérature produite dans la région.
Fondée en 1986 à l'initiative d'Erika Waters, professeur émérite de l'université des Iles Vierges, la revue est publiée chaque année, sans exception, depuis 25 ans. L'un des facteurs déterminants de la qualité qui caractérise cette publication depuis sa première édition en 1987, est le talent et le discernement dont fait preuve son comité éditorial, qui, dès le début, a compté dans ses rangs des sommités telles que l'écrivain saint-lucien Derek Walcott. Le lauréat du prix Nobel siège toujours au comité, aux côtés d'autres écrivains extrêmement influents, tels que les barbadiens Kamau Brathwaite et George Lamming, l'haïtienne Edwidge Danticat, les trinidadiens Earl Lovelace et Merle Hodge, le britannique Caryl Phillips ou la bélizéenne Zee Edgell.
L'édition 2011 de la revue est une collection ambitieuse de plus de 600 pages consacrées à Haïti, à la suite du tragique tremblement de terre qu'a connu le pays en 2010. Réunissant des photographies et des interviews, des critiques d'oeuvres, ainsi que des récits et des poèmes inédits, cette édition illustre parfaitement la volonté d'intégration qui caractérise la revue, volonté d'autant plus évidente dans le choix de publier la majorité des récits en anglais et en français, comme une main tendue à Haïti et à la Caraïbe francophone. S'il ne s'agit pas là de l'unique initiative de ce genre (l'organisme Casa de las Américas, notamment, publie une revue multilingue depuis plusieurs années), ni la première (The Caribbean Writer a déjà publié des oeuvres dans leur langue originale par le passé), c'est une chose de publier un récit ou deux en français ou en espagnol, et tout autre chose de produire un volume entier en deux langues - ce qui revient dans les faits à publier deux livres, et qui, selon la rédactrice en chef de la revue, Opal Palmer Adisa, a requis les efforts de toute une armée.
La 25ème édition de la revue inclut plus de 100 pages de poésie, débutant par des vers poignants de l'écrivain barbadien Kamau Brathwaite. C'est cependant le ton unique du trinidadien Andre Bagoo qui se détache de cette sélection, avec deux poèmes qui, bien que placés à distance l'un de l'autre, sont d'une force égale. De même, la prose sélectionnée culmine avec un récit d'Edwidge Danticat, sans doute l'écrivain haïtienne la plus connue de sa génération. Des quinze récits publiés, le seul original rédigé en français - oeuvre de l'écrivain et intellectuelle haïtienne Evelyne Trouillot - mérite une mention spéciale car il offre aux lecteurs anglophones une vue rare du talent d'une artiste exceptionnelle, peu connue hors de la Caraïbe francophone. A noter également un entretien édifiant avec l'écrivain trinidadien Earl Lovelace, un brillant échange avec l'écrivain trinidadienne Elizabeth Nunez et une liste exhaustive des oeuvres publiées dans la Caraïbe au cours de l'année écoulée.Si cette édition est presque inévitablement dominée par le sentiment de perte, de souffrance et d'injustice né des récits relatant la vie en Haïti au cours du siècle dernier, c'est avant tout le soin apporté au produit fini, évident dès le premier contact avec sa somptueuse couverture - une illustration évocatrice par l'artiste Pasko Merisier - qui la caractérise. [...]
La qualité, la diversité et l'exhaustivité de cette revue en font une publication incontournable pour quiconque s'intéresse à la littérature produite dans la Caraïbe. L'initiative de sa création au milieu des années 80 est née de l'absence manifeste de vitrine pour les écrivains caribéens en devenir ou établis, laquelle a motivé l'entreprise louable de l'université des Iles Vierges où la revue est produite. Alors que The Caribbean Writer célèbre son 25ème anniversaire et est sans doute en passe d'entrer dans une nouvelle phase avec la publication d'éditions multilingues et un rayonnement étendu aux discrètes traditions de la Caraïbe, il incombe maintenant plus que jamais, et de façon pressante, que soient prises des initiatives similaires afin que l'intelligentsia littéraire caribéenne soit en pleine possession de ses moyens. Des progrès ont évidemment été accomplis au cours des dix dernières années, mais pas suffisamment pour que la littérature ne demeure un marché balbutiant dans la région. Il n'appartient à nul autre qu'à nous, caribéens, de faire en sorte que cela change.

je n'avais jamais entendu parler de cette revue... ce qui est quand même un comble pour une caribéenne. merci
RépondreSupprimerditto (ou alors je suis très distraite...)
Supprimer